Pigeon
ACTUELLEMENT EN RÉSIDENCE.
L’Absolu Théâtre
Fallait un type. Un type comme lui. Une sorte de super anti-héros,de fêlé du bocal. Un poète un peu dingue. Un gars comme ça. Sur le trottoir comme ça. Il est tout le temps là. Il parle il parle il parle, c’est dingue comme ce type parle. Du monde on pourrait croire. Parfois je me dis « ouais i’ parle du monde c’est sûr. Il parle des gens. Il parle de nous c’est clair ». Mais à l’entendre, t’as toujours un p’tit doute. Parce qu’il parle que de pigeons. Les pigeons il dit. Les pigeons on voudrait les sortir de la ville. Font pas beaux font pas propres i’ dit. Mais les pigeons voyez ça se décrotte pas. Ca se déloge pas. Ca pousse dans les villes comme la chienlit. Et lui, quand tu lui demandes comment qu’i’ s’appelle, i’ répond toujours : Pigeon.
Aurélien Dony et François Heuse reprennent la route pour un nou- veau projet. Après J’aimerais mourir sous un orme et L’oeil du cerf, le poète et le comédien, accompagné de la formidable Pauline Oreins à l’accordéon, s’embarquent dans une aventure aviaire destinée à être jouée partout : dans les rues, dans les écoles, sur le parvis des églises et, allez, pourquoi pas, dans les théâtres et les centres cultu- rels (on peut faire ça au bar, aussi, tiens).
Et ces trois comparses s’emparent de la figure du pigeon pour parler un peu de nos désastres intimes et de nos ruines collectives. Mais fi des désastres et fi des ruines. Gloire au pigeon ! Gloire à la bête informe infirme et dégueulasse. Gloire à ce qui boîte et ce qui trime. Gloire à ce qui roucoule et baise sur le toit de nos villes, dans les anfractuosités du monde et sous le nez de nos fenêtres.
On dit que c’est sale on dit que ça pue. On dit les cités merde sous la merde des pigeons. Les rats volants.
Extrait
“On dit on dit les pigeons qui sont sales. Qui sont sales les pigeons c’est pour ça faudrait les. Les. Enfin pas les nourrir quoi faudrait pas les nourrir. Faudrait diminuer la population de pigeons. La réguler. Faudrait faudrait qu’on autorise à. À leur tirer dessus par exemple.
Peut-être même on peut déjà j’en sais rien. Peut-être si t’as une carabine à plomb et que tu tires sur un pigeon à Bruxelles à Namur à Arlon peut-être peut-être on te dit rien on ferme les yeux on dit bon
de toute façon les pigeons bon les pigeons voilà quoi y’en a beaucoup y’en a beaucoup puis c’est sale non ?
Les pigeons z’ont des fils à la patte z’ont des doigts d’pied qui manquent et z’ont qu’une patte sur deux ou bien que des moignons z’ont des p’tites têtes de pipe parfois des ailes en moins z’ont des gueules de travers et l’oeil demi-fermé z’ont l’air de rien l’air de quoi l’air de crever sur place z’ont des vieilles à leurs plumes et de la pluie sur le dos z’ont des chats à leurs trousses des enfants qui les coursent z’ont des parcs où becqueter des immeubles où crécher z’ont ton toi pour baiser z’ont toute la ville à eux z’ont des bandes aux boulevards et des gangs aux avenues z’ont des plumes magnifiques moi j’en ai vu des rousses t’avais déjà vu ça ? z’ont des yeux rouges quéqufois z’ont de ces mines j’vous jure z’ont l’azur dans les côtes z’ont des trophées qui sait des palmarès de dingue t’en sais rien on sait pas peut-être ce pigeon-là échappé d’on ne sait où à gagner des concours z’ont des histoires de dingue qu’i’ racontent qu’à la messe z’ont des airs de maffia de bouglione un peu ouais de cirque ambulant z’ont conquis les villes z’ont pas fui les campagnes et tu les as partout quand t’es seul·e comme un banc.
On dit on dit les pigeons qui sont sales. On dit ça faudrait que la ville soit propre et les pigeons sont sales. On voudrait comme ça quoi éradiquer le pigeon et bousiller la vie faudrait encore retirer à la ville ce qui vole au travers. C’est dingue. On veut la ville toute propre et les pigeons sont sales.”
Note d’intention
Tout démarre d’une commande de Frédéric Vignal, poète et photographe. En juin 2025, Frédéric contacte des poètes et des poétesses pour écrire un texte sur le pigeon. Nous sommes quelques dizaines à répondre à l’appel : Lisette Lombé, Laurence Vielle, Jérémie Tholomé… Le projet est de sortir un livre intitulé Paris-Pigeon présentant
textes et photographies à la gloire du volatile.
A ce moment-là, je ne sais pas trop quoi écrire. Je traîne un peu.
Et puis me revient en tête un texte extraordinaire que j’avais lu du- rant le travail de recherche dramaturgique pour L’oeil du cerf (2023) dont la thématique principale était d’interroger notre lien au vivant et aux paysages.
Ce livre c’est Révoltes animales de Fahim Amir.Dans cet ouvrage, Fahim Amir aborde l’animal dans sa dimension historiquement résistante. Et d’écrire, lors de l’apparition d’un « fordisme » de l’abattage à la fin du XIXe siècle : Après avoir mis les ingénieurs en échec par leur intelligence et leur sociabilité, les porcs offrent encore à la mécanisation l’obstacle de leurs entrailles raffinées, que les appareils écrasent et rendent impropres à la vente. Les porcs font de la résistance, même d’outre-tombe.
C’est dans ce même livre qu’on retrouve un chapitre intitulé « La force de frappe du pigeon : conchier le monde. »
Qui nourrit les pigeons, nourrit la résistance écrit l’auteur, en clôture de chapitre. Si le pigeon n’a pas toujours eu mauvaise presse, l’au- teur estime au 22 juin 1966 l’un des tournants majeurs de l’histoire (des pigeons). Paraît à cette époque dans le New-York Times un article dans lequel Thomas P. Hoving, fonctionnaire en charge du stationnement public dans la ville, s’exprime avec la plus grande virulence contre, je cite, la dégradation et le salissement de Bryan Park. Ce faisant, nous dit Fahim Amir, Hoving évoque explicitement les « homosexuels », supposés intimider les usagers et les usagères du parc par des grimaces, et l’extraordinaire quantité de « winos » (équivalent anglais des « alcoolos » ou des « cuitards »),qui auraient eu pour habitude de se rancarder sur ses pelouses. L’article dresse le tableau d’un parc public en crise – irrémédiablement envahi par les sans-abri, servant de décharge à des habitants sans scrupule. Puis vient un intertitre : « Tout cela sans compter les pigeons. » Hoving dépeint alors cette espèce d’oiseaux, jusqu’ici jamais in- quiétée, comme la bande de « déprédateurs les plus endurcis de New-York […] du fait que le pigeon dévore notre lierre, nos pelouses, nos fleurs, et met en péril notre santé.[…] Pourtant, tout le monde semble vouloir les nourrir, […] les engraisseurs de pigeons sont inexorables. »
Après un appel à l’ordre, en apparence plus désespéré qu’optimiste, une expression apparaît dans les dernières lignes de l’article, qui collera désormais au pigeon où qu’il soit : « Le commissaire Hoving considère les pigeons comme des « rats ailés ».
C’est précisément cette promiscuité entre l’image du pigeon et celle des femmes et des hommes à la marge qui nous intéresse. Précisément parce que le pigeon de vient l’emblème de ce qui dérange, de ce qui pue, ce qui clopine, de ce qui prolifère malgré les campagnes ultrahygiénistes de nos sociétés contemporaines.
Pigeon, c’est la volonté, en un long poème fleuve et musical, de donner la parole à un type qui a des choses à dire et qui nourrit la révolte en nourrissant les pigeons.
Il y a encore, dans ce livre, quelques lignes sur cette communauté résistante très large. Ces indécrottables soutiens aux pigeons de nos villes et nos campagnes.
Dans l’espace urbain, il existe en effet une forme humaine associée au pigeon des villes – la personne âgée, ou plus précisément : la vieille femme. Tout comme les animaux, les personnes âgées passent pour des réservoirs de conservatisme et de rigidité. Selon représentation courant des viles, deux loosers se rencontrent dans l’espace public : la vieille femme malheureuse, qui voue son affection débordante à un être qui en semble indigne, et l’être qui fait l’objet de ces soins : le pigeon. Pourtant, le geste de nourrir les pigeons peut laisser apparaître les contours d’un militantisme affectif de masse porté par les personnes âgées au coeur de l’espace public. Car lorsque les vieilles femmes s’adonnent à cette pratique officiellement réprouvée de nourrir les pigeons, elles entrent ouvertement en conflit avec les joggeurs et les joggeuses, les gardien·ne·s de parking et d’autres acteurs du milieu urbain.
Voilà le noyau actuel de notre recherche, le noyau du poème à venir.
Résidences
La Plaine
LU 27/11 VE 08/12
Pigeon
LU 16 VE 20/02
LU 22 VE 26/06
