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© Badjens / Delphine Minoui

La Fabrique des ogres

Un éditorial de Valérie Cordy

Il y a quelques temps, une petite animation circulait sur le Web. On y voyait une chambre d’ado des années 90 encombrée d’objets. Au fil des années qui défilaient sur l’écran, le magnétophone devenait Walkman, puis lecteur CD et finalement lecteur MP3, tandis que l’appareil photo, le réveil, la calculatrice, la lampe de poche, le carnet d’adresses, la carte routière et parfois même la console de jeux, disparaissaient les uns après les autres. À la fin, tous les objets avaient disparu. Il ne restait qu’un smartphone, seul sur le bureau, comme un ogre après son festin.

Cette vidéo ne montrait pas seulement la prouesse d’un objet capable d’en absorber des dizaines d’autres, elle racontait aussi quelque chose de notre époque : la disparition progressive de tout un peuple d’objets. J’ai depuis essayé de retrouver cette vidéo, sans succès. Peut-être l’ai-je rêvée ou a-t-elle disparu à son tour, engloutie par le flux…

Avec l’arrivée des intelligences artificielles génératives, une nouvelle catégorie d’ogres est apparue. Elles se sont bâfrées de nos bibliothèques, de milliards d’images, de nos créations, de nos textes et de nos archives. Désormais, elles ne se contentent plus d’avaler nos savoirs. Elles commencent à dévorer des fonctions, des métiers, des gestes et des services.

Je me suis demandé : à quoi ressemble un monde après le passage de tels ogres ? Que devient un monde lorsque ses objets se retirent ?

Gilbert Simondon écrivait qu’un objet technique n’est jamais un simple outil. Il transforme aussi notre manière d’habiter le monde. Nos objets portent des gestes, des savoir-faire et des manières d’être ensemble alors, si les objets techniques disparaissent, que reste-t-il du monde qu’ils rendaient habitable ? Peut-être une architecture vide ou un décor dont les fonctions subsistent, mais dont les usages se sont retirés ? Nous savons de plus en plus de choses. Mais nous savons de moins en moins où nous tenir.

Nous vivons dans le paysage de l’ogre après son festin.  Un espace où presque tout a été englouti. Où ne subsistent que les infrastructures d’un monde privé de ses usages, de ses gestes et de ses présences. Un monde où l’on se surprend à espérer trouver une chaise éventrée, une lampe cassée, une photographie abandonnée, un marteau sans manche. Des objets qui ne servent plus à rien. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’ils comptent encore.

Le théâtre leur ressemble avec ses objets fragiles, éphémères. Ses images. Ses récits. Ses rencontres.

Autant de présences qui nous permettent encore de nous arrêter un instant, de nous relier et de nous orienter ensemble.

Alors travaillons à ce que l’art demeure l’un des lieux où l’on puisse encore déposer, ensemble, quelques objets qui échappent à la logique de l’ogre. Des cailloux dans le paysage, pour ne pas nous perdre et nous retrouver les un·e·s et les autres.

Valérie Cordy

 

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